Le temple de la Dame s’élevait sur une petite colline, baigné dans la lumière pâle du crépuscule. Ses pierres, encore vierges du poids des ans, dressaient des murs immaculés, sculptés avec ferveur par les mains dévouées des artisans de Saint-Jean. Le bois de la charpente embaumait encore la sève, et les ferrures des portes brillaient comme si elles venaient tout juste de quitter la forge. Tout ici respirait la pureté du renouveau, la promesse d’un sanctuaire béni, un phare de foi dominant le monde du haut de son promontoire.
Et pourtant, comme une ombre sur un tableau parfait, une disgrâce insidieuse s’installait. Sur la pierre claire, là où ne devaient se refléter que la lumière et la ferveur des croyants, des éclats violets s’enracinaient dans la roche. De petits cristaux, à peine plus gros qu’un ongle à leur apparition, avaient surgi des fondations, s’insinuant dans les interstices, grignotant lentement la perfection de l’édifice. Chaque jour, ils croissaient, proliférant comme une lèpre indigo sur la pureté du sanctuaire.
Rolland Emzivad avait été le premier à remarquer ces imperfections. Chaque jour, il arpentait le sanctuaire, scrutant la pierre avec attention, veillant à la moindre altération de l’édifice. Mais le pire ne venait pas des murs extérieurs. Ce n’était pas la présence des cristaux qui l’inquiétait le plus, mais ce qu’il ressentait lorsqu’il priait entre ces murs.
Ses pas résonnèrent sous les arches du temple, et, comme la première fois qu’il s’y était recueillit, un malaise insidieux l’envahit. Une sensation fugace, un frisson imperceptible, que d’autres auraient attribué à un simple vertige passager, sans s’y attarder. Mais Rolland, en tant que futur grand prêtre de la Dame, ne pouvait ignorer ce trouble.
Il connaissait ce genre de pressentiment, ce frémissement dans l’âme qui, sous son apparente banalité, portait l’écho d’un présage funeste. En cet endroit où la ferveur des croyants aurait dû pourtant s’élever, l’énergie divine de la Dame semblait au contraire s’amenuiser, comme étouffée par une présence invisible.
À l’intérieur, à côté de l’autel se trouvaient frère Dagobert et Dame Nevica. Le moine chuchotait à propos de l’Arkhal qui, jour après jour, se cristallisait un peu plus sur les murs du temple. Il murmurait aussi sur ce malaise sourd, grandissant avec le temps, insidieux comme une ombre rampante. Certains y voyaient une bénédiction mal comprise, une manifestation inconnue de la Dame elle-même. D’autres, plus inquiets, y décelaient un présage plus sombre, la marque d’une souillure ancienne, un mal enfoui qui trouvait ici un nouvel écho.
— Ça me donne faim de voir tout cet Arkhal, fit remarquer Gunter Draux d’un ton insouciant, sa voix résonnant sous les arches du temple, faiblement éclairées par la lumière déclinante du jour filtrant à travers une haute fenêtre.
À ses côtés se tenaient Aenor Lacchen et Héloïse Delaunois, accompagnant l’elfe magicienne qui observait avec attention un amas d’Arkhal violet ayant percé la roche blanche du temple en y proliférant.
— Gunter, grimaça Aenor, on pourrait éviter d’associer cette excroissance à la nourriture ?
Héloïse, qui observait la structure d’un œil perçant, haussa les épaules.
— Techniquement, vu sa capacité à infiltrer la pierre, l’Arkhal pourrait être un excellent digestif, ou un moyen radical de ne plus jamais avoir de maux d’estomac, lança Héloïse d’un ton faussement pensif.
Gunter ouvrit la bouche, prêt à rétorquer, puis sembla réfléchir au fait qu’il aurait sans doute préféré ne pas entendre ça.
— Dame Sebille, intervint Rolland en s’approchant du groupe de magiciens, un brin d’irritation perçant dans sa voix.
L’insouciance et la fascination de la maître d’Art face à ce phénomène le troublait, exacerbant le malaise qui l’assaillait dans ce lieu sacré. Ici, entre les murs du temple, il aurait dû ressentir une paix sereine sous l’influence de la Dame et non ce trouble persistant. Au moins, Aenor paraissait sincèrement alarmée, mais elle était bien la seule.
— Vous êtes notre mage de cour, éclairez-nous. Qu’est-ce qu’il se passe, au juste ?
Sebille releva la tête, marqua une pause, réfléchissant un instant avant de répondre, incapable de masquer l’excitation dans sa voix :
— C’est un curieux phénomène… fascinant, même. L’Arkhal n’a pas tendance à émerger à la surface sur le continent de Frayir, et encore moins en utilisant un support matériel. Cela dit, la concentration d’Arkhal y est bien moindre que sur Obeon, et, à ma connaissance, un tel phénomène n’a jamais été observé auparavant.
— Pourtant, vous devriez avoir de l’expérience avec l’Arkhal qui pousse sur des surfaces incongrues.
Le regard de Rolland s’était déplacé vers la main droite de la magistère. Un faible éclat violet scintilla à la lumière du crépuscule avant que Sebille ne dissimule son bras sous le tissu bleu de sa tunique. Sur son épaule, l’écusson de la Nouvelle-Vry témoignait de son rang nouvellement acquis parmi eux.
— Oui… effectivement, admit Sebille en fronçant les sourcils, pensive.
Elle marqua un bref silence, le regard fixé sur les cristaux violets incrustés dans la pierre blanche du temple, puis poursuivit :
— Je ne peux que supposer que l’énergie divine concentrée en ce lieu attire l’Arkhal, comme le miel attire les mouches. Obeon s’est, semble-t-il, passé de la présence du divin pendant très longtemps. Pour le dire simplement, il était d’une certaine manière assoiffé, et ce temple aurait offert à l’Arkhal un moyen d’étancher sa soif.
Son ton s’animait au fur et à mesure qu’elle élaborait sa théorie, son excitation prenant le pas sur la solennité du moment.
— En somme, ces cristaux seraient restés dormants dans les galeries souterraines où ils ont été découverts si ce temple n’avait pas été construit ici. Curieux, n’est-ce pas ? Il se trouve pourtant en hauteur ! Ha, j’imagine qu’une colonne d’Arkhal a dû se frayer un chemin à travers la terre avant d’éclore sur les murs du temple. C’est fascinant, oui, absolument fascinant.
— Fascinant, oui.
L’irritation de Rolland ne faisait que croître. Héloïse, qui jusque-là était restée silencieuse, tapota son menton, pensive.
— C’est absurde, murmura-t-elle.
— Quoi donc ? demanda Sebille.
— Dans l’un de vos livres, j’avais lu que l’Arkhal réagissait aux énergies cosmiques et qu’il pouvait croître lorsqu’il était explosé à des flux d’énergies purs, mais c’était une théorie, rien de plus. Il n’y avait aucune preuve tangible que cela pouvait arriver dans un cadre naturel.
— Eh bien, tu as ta preuve, déclara Sebille avec un sourire satisfait.
— Ce n’est pas censé être possible, insista Héloïse, l’air contrarié.
— Beaucoup de choses ne sont pas censées l’être, mais elles le sont quand même, rétorqua la magistère.
Rolland ferma les yeux un instant, luttant contre la lassitude qui l’envahissait. Dagobert, qui s’était glissé silencieusement à ses côtés, prit la parole à sa place :
— Et comment pouvons-nous arrêter ce phénomène ?
Sebille haussa légèrement les épaules, l’air songeur.
— Ah. C’est tout le problème de cet emplacement. Je suppose que cela ne se produit pas sur Frayir parce que l’Arkhal y est exploité de façon intensive. Il s’est raréfié au fil des millénaires, et encore plus durant ces cinquante dernières années… La disette de l’Arkhal, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, et donc ? S’impatienta Dagobert, l’énervement gagnant peu à peu son ton, comme un écho involontaire à l’irritation de Rolland.
— Pour enrayer ce phénomène, il faut raréfier l’Arkhal. En d’autres termes, il faut le récolter plus vite qu’il ne croît.
Sebille laissa échapper un soupir presque admiratif, contemplant le cluster violacé avec une lueur d’excitation.
— Ce serait dommage, ceci dit. L’étude de la croissance spontanée de l’Arkhal n’a jamais été aussi bien documentée.
— Donc, il suffit de le miner ?
— Ou de le rendre inerte d’une façon ou d’une autre. Mais récolter autant d’Arkhal risque de prendre du temps, à moins d’y mettre des moyens considérables. Et quand un elfe vous dit que cela prendra du temps, il faut le considérer en centaines d’années.
Rolland Emzirad, futur grand prêtre de la Dame, soupira, las. Même en ces murs sacrés, il ne se sentait pas chez lui.
— Vous êtes tout de même mieux lotis qu’au sud des terres de Bélème, poursuivit Sebille d’un ton léger, comme si la situation n’avait rien d’alarmant.
Elle désigna le cluster d’Arkhal d’un geste nonchalant.
— Au moins, ici, l’Arkhal pourra être utile aux enchanteurs. J’ai entendu dire que le monastère du Prieuré est dans un état encore pire, sans les moyens nécessaires pour le récolter, ni même pour l’exploiter.
Le vent froid soufflait sur les vastes plaines qui encerclaient le monastère du Prieuré des Portes de la Grâce, soulevant la poussière et les feuilles mortes en un ballet désordonné. Sous la pâle lueur du soir, l’édifice se dressait, imposant et majestueux, à l’image de ce que sœur Koszmar avait rêvé en le dessinant. Ses voûtes élancées s’ouvraient vers le ciel comme une prière silencieuse, ses colonnades sculptées portaient la grandeur de Lekki, et la pierre claire semblait capter la lumière divine.
Mais cette vision d’harmonie, ce chef-d’œuvre façonné de ses propres mains, n’était qu’un mirage. Dès qu’elle franchit le seuil du monastère, Sœur Koszmar sentit un frisson désagréable lui courir le long de l’échine. Un malaise insidieux, semblable à un poison invisible, s’insinuait en elle. La ferveur et la paix qu’elle aurait dû ressentir dans ce sanctuaire n’étaient qu’un vide glacé, un écho sourd au fond de son âme.
Puis elle le vit. L’Arkhal.
Les éclats violets s’enracinaient dans la pierre, s’épanouissaient le long des colonnes qu’elle avait minutieusement dessinées, rongeaient les statues, dévoraient lentement la pureté de l’édifice. Le cristal avait poussé comme une mauvaise herbe, s’insinuant dans les fissures invisibles, brisant l’unité du marbre blanc avec son éclat maudit. Il s’accrochait aux ornements sculptés avec amour, défigurait les visages de Sainte Faustyna gravés dans la pierre, s’élevait en excroissances sinistres sur l’autel lui-même.
L’air était lourd d’incompréhension et d’angoisse. Les moines du prieuré s’affairaient autour d’elle, désemparés, leurs voix étouffées par la peur et l’impuissance.
— Nous avons prié, murmura le Frère-Prieur Nikodem. Mais rien ne change.
Elle ne répondit pas immédiatement. Son regard fixait l’autel, où un éclat d’Arkhal avait germé comme une souillure en plein cœur du sanctuaire. Un tremblement de rage secoua ses doigts.
— Que se passe-t-il ? souffla Zenobiusz, comme s’il espérait encore une réponse rationnelle.
Mais il n’y en avait pas. Ils n’avaient pas de mages pour nommer ce fléau, pas de magistères pour comprendre sa nature. Ils ne savaient rien. Ils n’avaient que la foi et leurs prières, et ni l’une ni l’autre ne semblait avoir d’emprise sur cette calamité.
Sœur Koszmar ferma les yeux un instant, comme pour contenir l’orage qui grondait en elle. Elle avait dessiné ce monastère. Elle l’avait rêvé comme un havre de grâce et d’équilibre, un phare de sérénité pour ceux qui cherchaient la lumière de Lekki. Et voilà ce qu’il était devenu. Un sanctuaire gangrené par une présence qu’elle ne comprenait pas.
Son poing se serra.
— Ce n’est pas ainsi que cela devait être, murmura-t-elle entre ses dents, une colère sourde perçant dans sa voix.
Les moines se turent, comme s’ils percevaient enfin l’étendue de sa fureur. Le monastère était magnifique, oui. Mais il était souillé. Défiguré. Et elle ne pouvait rien y faire. Elle leva les yeux vers les voûtes qu’elle avait tant aimées, mais qu’elle ne pouvait plus regarder sans voir ces éclats violets s’y incruster comme une maladie. Elle n’avait jamais ressenti une telle impuissance. Et elle détestait ça.
on dort dans des tentes à côte de l’abbaye du coup pas cool